Le papier
tout court vaut infiniment plus que le papier à musique. Il
est stupéfiant en effet de constater l’écart
considérable du siège des maisons de disques par les
pirates et corsaires en tous genres et par le confortable fauteuil
des maisons d’édition.
Un codec, le
MP3, et tout bascule. Le produit fini est disponible partout,
gratuitement. Vive les baladeurs MP3, moins précieux que leurs
contenus. Pourtant ce sont les premiers que l’on achète
principalement.
On pirate
depuis toujours les polices de caractères, les logiciels de
mise en page. Il en est même des gratuits tout à fait
valables. Le Bauer Bodoni de la Pléïade est disponible
partout. Pour plus d’informations, cf. le PDF de la lettre de la
Pléïade. Son Garamond n’est pas si original que cela.
Un Garamont Amsterdam de Berthold lui ressemble fortement.
Pourtant on
n’a pas vu fleurir des livres pirates, tout au plus une traduction
sauvage d’Harry Potter. Pas de quoi fouetter un prote.
Les éditeurs
livresques semblent protégés par le modèle
industriel colossal des imprimeurs qu’il est encore difficile de
contrefaire. Les livres sont, pour ainsi dire, une monnaie
typographique. Sinon, pourquoi tout le monde ne publie pas lui-même
les Fables de la Fontaine, dont le texte est librement disponible, au
lieu de l’acheter en poche. Le coût. Il serait beaucoup plus
coûteux de fabriquer un livre soi-même que de l’acheter,
sans même parler de la qualité de l’impression et de
la reliure.
Les
conséquences typographiques sont terribles. Dans le monde de
l’édition et de l’imprimerie, ce sont les polices qui sont
piratées, ce sont les MP3 de l’écrit. Sans même
parler des reprises sauvages que les typographes font les uns des
autres. Les polices d’édition sont fongibles et
interchangeables. In fine, ce sera toujours un Times, un
Garamond, un Baskerville ou un Palatino.
Ce sont de
toute façon les systèmes de composition qui parlent.
Les systèmes généralistes comme Xpress ou
InDesign acceptent toutes les polices. Mais sont-ils vraiment les
plus usités dans l’édition ? Je n’en suis pas sûr.
Ils sont trop lourds et pas assez systématiques. Je pense
plutôt à des équivalents plus ou moins proches de
LaTeX.
Quel serait
l’équivalent des DRM pour les polices de caractères ?
Les polices de caractères originales pour lesquelles il faut
rémunérer un typographe ou plutôt un type
designer encore vivant.
Adobe
casse le marché en distribuant assez largement des Minion, des
Garamond Premier Pro, des Arno Pro, des Utopia.
Enfin
le piratage musical et typographique devient assez largement une
affaire de politique commerciale. Que voulons-nous promouvoir ? Quel
est le rôle d’Internet dans cette démarche ? Quelle
est la valeur réelle de ces produits immatériels
? Après tout, il était assez facile de placer des
disques, il est encore très simple de placer des livres, il
était systématique de placer des systèmes de
composition (c’est l’ancien métier de Linotype). Mais
placer des produits immatériels, à mon sens, on ne sait
pas encore faire. Car de telles créations ainsi débarrassées
de leur enveloppe matérielle, ne sont ni des produits ni des
services.
C’est
pourtant je pense pour conclure qu’il s’agit de choisir entre
deux possibilités : le patronat ou le mécénat.
Utiliser
un typographe pour une identité corporate (on l’emploie
vivant au service de la propagande d’une firme) ou on le sponsorise
en payant ses créations, dont l’utilité peut-être
grande ou limitée.
Aller
voir un musicien sur scène ou acheter ses disques ?
Les
deux possibilités ne sont pas exclusives l’une de l’autre,
mais songez que pour un écrivain le livre est son live
comme son album studio...
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