Un moment historique : ma première impression avec typo bois (pour les caractères) et plomb (pour le portrait de Gutenberg).
¶ Je reviens d’un voyage extraordinaire à Mayence. Je dis extraordinaire, non pas parce que je suis le seul à l’avoir entrepris — les touristes ne manquent pas dans la cité de Gutenberg — mais parce que je l’ai entrepris avec la foi indéfectible en son absolue *nécessité*.
Les choses vues dans la cité-étain sont d’une incomparable beauté ; je pense notamment à une extraordinaire Bible polyglotte (hébreu, latin, grec).
La communauté des typographes (le Typographe, l’ATypI, les rencontres de Lure) est une communauté d’estime et de grandeur, on y retrouve la noblesse originelle des typographes datant de l’époque où ils pouvaient porter l’épée.
Pour ma part, je porte la plume et, à ce titre, je la mets à contribution pour célébrer la joie d’être le contemporain de grands typographes (par ordre alphabétique, Christophe Badani, Adrian Frutiger, Jean-Baptiste Levée, Jean-François Porchez, Hermann Zapf).
Le choc culturel que j’ai eu en voulant échanger mes impressions autour du Gilgenart d’Hermann Zapf (1938) avec un typographe allemand, un tantinet begrenzt et certainement choqué, à juste titre, par les outrages que je fais à la langue de Gutenberg quand il me prend la fantaisie de l’employer pour partager ma passion ; ce choc, disais-je, m’a fait comprendre que nous sommes peut-être plus tout à fait complètement au temps du plomb ; néanmoins, nous ne sommes pas non plus au temps de l’argent. Ce n’est pas la motivation première du typographe, contrairement à ce que certains esprits chagrins et rancuniers voudraient nous faire accroire.
C’est même le contraire, je pense ainsi être en mesure de me déclarer anti-alchimiste, c’est-à-dire que je souhaite transformer l’or en plomb, le brillant en mat, l’éphémère, le fugace en consistant, durable.
¶ Quand je répète « Semper eadem sunt omnia » (cf. Calendrier de la future année révolue), je retrouve un écho de cette grande marque de sagesse dans l’étude attentive des Typographes d’Eugène Boutmy (1883). Beaucoup de passages de ce texte — incontournable pour qui veut comprendre l’identité des typographes, français en particulier — me disent assez qui je suis et dans quelle perspective nous travaillons.
Nous limiterons notre exposé à quelques passages cardinaux :
§ Le typographe est un être « ondoyant et divers », essentiellement fantaisiste et prime-sautier (p.14 dans l’édition que je propose, dite de l’Archer de Mayence, avril 2008).
Cette description ne me semble pas tellement s’appliquer aux dessinateurs de caractères, mais davantage aux auteurs-typographes, qui compose les curiosités littéraires d’autrui ou celles issus de leur propre imagination délirante.
§ Un caractère commun à la grande majorité des typographes, c’est l’amour du progrès et des idées nouvelles. En tout et partout le compositeur est pour le progrès. « Il a été [...] de toutes les religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre foi lasse de tout même de sa pauvre sœur, l’espérance. »
On pense évidemment à Pierre-Joseph Proudhon, à la fertilité de son œuvre politique et économique. On pense encore à l’humanisme, à l’idéal virginal de la page blanche toujours à recomposer. On pense aux plus exquises nourritures spirituelles accompagnées des mets terrestres les plus délicieux, bref au paradis sur la Terre.
§ L’ouvrier compositeur se croit, en général, apte à tout ; mais, parmi les carrières qui lui offrent le plus d’attrait, il faut ranger en première ligne la carrière théâtrale.
Cela m’évoque le typecasting (1), le choix des caractères à dépeindre, et à dépendre de soi. L’extraordinaire talent de composition incarne dans un texte, un discours toujours mis en page ou mis en scène.
Il y a d’autres passages tous plus croustillants les uns que les autres que vous invite à découvrir sans plus tarder — les anecdotes sur les typographes dépensiers et alcooliques ou encore l’excursus sur les typographes américains sont de véritables morceaux de bravoure.
Je voudrais simplement terminer cet article sur quelques commentaires relatifs à l’étude de caractère que fait E. Boutmy des correcteurs d’imprimerie, l’autre classe de typographes relisant le travail des compositeurs.
Dans la société du contrôle et de la surveillance dans laquelle nous vivons, il est bon de revenir à quelques métiers fondamentaux de notre époque moderne comme celui de correcteur d’imprimerie — métier aujourd’hui largement décimé par la course à la vitesse et l’obsession maladive de la réduction des coûts.
La tâche du correcteur d’imprimerie, quelle est-elle ?
« Ramener à l’orthographe de l’Académie la manière d’écrire particulière de chaque auteur ; donner de la clarté au discours par l’emploi d’une ponctuation sobre et logique ; rectifier des faits erronés, des dates inexactes, des citations fautives ; veiller à l’observation scrupuleuse des règles de l’art ; se livrer pendant de longues heures à la double opération de la lecture par l’esprit et de la lecture par le regard, sur les sujets les plus divers, et toujours sur un texte nouveau où chaque mot peut cacher un piège, parce que l’auteur, emporté par sa pensée, a lu, non pas ce qui est imprimé, mais ce qui aurait dû l’être. »
Le statut de ce même correcteur est celui de tous ceux qui exercent des métiers de contrôle et de vérification.
« Le patron voit souvent en lui une non-valeur, puisque son salaire est prélevé sur les étoffes ; le prote, la plupart du temps, diminue le plus possible l’importance de ses fonctions. Aussi, et nous avons le regret de le dire, le réduit le plus obscur et le plus malsain de l’atelier est d’ordinaire l’asile où on le confine. C’est là que, pendant de longues heures, il se livre silencieusement à la recherche des coquilles, heureux quand il n’est pas troublé dans sa tâche ingrate par les exigences incroyables de ceux qui exécutent ou dirigent le travail. »
« Le correcteur a des origines diverses ; mais on peut affirmer, sans crainte d’être démenti, qu’il n’y a peut-être pas un seul correcteur dans les cent imprimeries de Paris qui ait fait de cet emploi le but prémédité de ses études ou de ses travaux antérieurs. C’est par accident qu’on devient correcteur. »
« Souvent, c’est un compositeur intelligent qu’une cause quelconque éloigne de sa casse et qui se consacre à la lecteur des épreuves. [...]
Ou bien c’est un jeune homme sans fortune, élevé au collège ou au séminaire. Ses études achevées, il s’est trouvé en face d’un problème terrible : vivre. [...] Ces deux déclassés se sont longtemps débattus avant de trouver un asile. La typographie leur a ouvert ses bras accueillants. Ils s’y sont jetés, et, pour la plupart, ils y restent, s’efforçant d’acquérir ce qui leur manque au point de vue du métier et apportant l’appoint de leurs études antérieures et de leurs connaissances qui s’accroissent chaque jour. »
La peinture enfin de son caractère est particulièrement révélatrice.
« Au point de vue du caractère, le correcteur n’est pas exempt de certains défauts, qu’on relève d’ailleurs avec assez d’amertume ; mais ces défauts on doit les attribuer plutôt à sa situation qu’à la nature. Il ne faut pas oublier qu’il est presque toujours un déclassé : aussi semble-t-il juste d’excuser plus qu’on ne le fait les correcteurs auxquels on serait tenté, de reprocher leur caractère maussade quelquefois peu bienveillant, plutôt porté à la tristesse et à la misanthropie qu’à la gaieté. Encore une fois, il faut se souvenir qu’avant d’en venir là ils ont souffert de pénibles froissements éprouvé de nombreuses déceptions. »
« Les occupations du correcteur et la tournure habituelle de son esprit le rendent tout à fait impropre aux opérations les plus simples de la vie usuelle, et le nombre est grand de ceux qui ont échoué dans les tentatives qu’ils ont faites pour se créer dans un autre milieu une situation indépendante. »
(1) http://www.ms-studio.com/typecasting.html
¶ Présentation de l’édition de l’Archer de Mayence
Edition mise au point fin mars - début avril 2008 à partir du texte « Les Typographes » disponible sur Wikisource.
Titre composé en ITC Bodoni, texte composé en Archer d’Hoefler & Frere-Jones
Les passages cardinaux sont en gras et en rouge.
Les expressions savoureuses sont en gras italique.
La mécane Archer a été choisie pour deux raisons :
1. son rattachement en tant que mécane à l’ère industrielle dont est issu le texte de Boutmy ainsi que son objet ;
2. ses qualités graphiques, l’optimisme de ses empattements arrondis, ses caractères numérotés en font une police très agréable à utiliser pour la composition et très agréable à lire, même à l’écran.
Cette édition a d’ores et déjà fait l’objet de corrections. Toutefois, si vous remarquez des coquilles, n’hésitez pas à m’en faire part.
Bonne lecture !
Les_typographes.pdf
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