J'ai en général une profonde aversion pour les anniversaires et les célébrations. Particulièrement quand elles sont personnelles. Sans doute parce qu'elles invitent à un bilan, et que je n'aime pas regarder en arrière, ni soupeser mes actes.
Je n'aime pas non plus les célébrations officielles. Je ne suis ni nationaliste ni patriotique, et je considère les élucubrations historico-politiques échafaudées pour l'occasion comme autant de billevesées tout juste bonnes à alimenter des larmes de crocodile et de brusques et momentanés moments d'héroïsme dans l'âme de chaque bon citoyen (expression que je hais par dessus tout).
Tout au plus ai-je particulièrement savouré l'ironie du bicentenaire du fameux hiver de 1709 célébré par un hiver où j'ai cru mourir de froid, et où j'ai solennellement éprouvé toute la compassion imaginable pour les sans-abri de la capitale. J'ai pensé au vin de Louis XIV qui gelait dans les verres en goûtant l'odieux vent du mois de décembre. Les hivers foireux ne datent pas d'hier, avis aux climatologues.
Mais cette année est aussi le cinq centième anniversaire de la mort de Jean Calvin, un de mes personnages historiques favoris. Il avait tout pour me plaire en mon adolescence: il était intransigeant, il était drôle (si vous aimez l'humour voltairien), il avait un style clair, il était réformateur et révolutionnaire, il était croyant d'une croyance solide et non fanatique (contrairement à la légende). J'ai donc acheté, seule de mon espèce, l'Institution chrétienne, premier monument littéraire du français moderne. J'ai lu toutes ses pages sur la liberté chrétienne, la prédestination, la pratique quotidienne du chrétien. Ce fut une sorte de révélation. Pas une nuit pascalienne, c'est certain. Je n'ai pas l'âme exaltée.
Mais une révélation intellectuelle, indubitablement. Je n'ai par la suite d'ailleurs plus jamais mis les pieds dans une église catholique. J'avais trouvé l'argument du sacerdoce universel pour envoyer enfin au diable les prêtres mielleux et peu exaltants, empreints de leur vocation comme certains sont handicapés par leur analphabétisme. A l'époque de la vénération universelle pour Jean-Paul II, j'avais l'armature théorique pour détester sa théologie réactionnaire. Et enfin, Calvin m'a ouvert la voie de la théologie protestante, de Karl Barth à Dietrich Bönhoffer.
La foi n'a jamais été une chose naturelle chez moi. J'en ai été dégoûtée à jamais par la vision sinistre de ces bons Samaritains du dimanche et philistins de la semaine, et ces visions lugubres de paroissiens à l'ancienne allant pleurer devant la toge d'un pape déclinant, sans même prendre la peine de questionner leurs croyances. Néanmoins il m'est arrivé, à la suite d'événements plus ou moins douloureux, de prendre le chemin du temple, très simplement. Pas d'emphase, juste la parole biblique telle qu'elle a toujours été écrite.
J'ai lu un jour de Friedrich Gulda qu'il soutenait sa foi non conventionnelle par le jeu de Bach. C'est à peu près la même chose pour moi. Bach et Calvin m'ont toujours servi de piliers spirituels. Il est très rare que je me passe une semaine de l'un ou de l'autre. Parce qu'ils sont la foi en action, tant il est vrai que la plus belle théorie du monde ne s'est jamais passée de sa mise en application.
Et il n'y a jamais eu plus belle métaphore de l'existence qu'une Chaconne de Bach, véritable "triomphe de l'esprit sur la matière", ou d'une phrase de Calvin, à la fois abrupte et lumineuse. Qui n'annoncent absolument pas la modernité comme j'ai pu le lire, puisqu'elles la dépassent.
PS: De Calvin, je conseillerai donc surtout l'Institution chrétienne. Le titre à lui seul est déjà tout un programme.
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