On a souvent essayé d’expliquer le déclin du goût de la grande musique par notre tendance contemporaine à la facilité. La première cause de l’ignorance de notre tradition musicale serait donc due à la mode actuelle du zapping. Nous serions incapables de rester concentrés sur un morceau symphonique, rebutés par la durée et l’effort intellectuel qu’une telle écoute suppose. D’où le succès relatif des ventes de disques de récital portés par des stars, Cecilia Bartoli, Hélène Grimaud, par exemple, maniant avec un bonheur inégal des morceaux disparates. Récitals marqués par la discontinuité que le mélomane moderne placerait sur sa platine en musique d’ambiance, de temps à autre réveillé par des fortissimo ou des andante, des trilles et des suraigus. Le malheureux, intoxiqué malgré lui par les rythmes syncopés et primaires du rock, voudrait retrouver dans un morceau classique le même appel au mouvement. D’où la manie de certains mélomanes à se prendre pour des Mravinski au rabais, traçant dans l’air des mouvements absurdes et frénétiques visant à reproduire la gestuelle du chef d’orchestre. Manie que l’on retrouve chez l’amateur de rock, marmonnant dans sa barbe des paroles en mauvais anglais, mimant une guitare imaginaire, ou exerçant une sorte de danse bizarre consistant à imiter un Elvis Presley juvénile.
Cette explication ne me paraît pas suffisante. Du temps de Louis XIV, les airs de Lully étaient suffisamment popularisés pour que l’on en chante quelques extraits. Le succès plus récent des airs de Caruso sur gramophone ont prouvé que le mélomane aime ces morceaux de reconnaissance. Comme d’ailleurs du temps lointain de l’opéra baroque où le public endormi aux récitatifs se réveillait pour les airs virtuoses où un Farinelli ou un Senesino entamait des Cara speme, et autres Scherza infida.
L’explication est donc lacunaire. Comme celle qui viserait à dire que la musique dite classique exige une oreille experte. Si elle peut s’appliquer à une musique sérielle plus intellectuelle, elle me paraît dénuée de sens pour des opéras italiens aussi accessibles que ceux de Donizetti, Puccini, Verdi, dont Nabucco fut un signe de reconnaissance des patriotes italiens au XIXe siècle.
On ne peut donc pas les écarter, mais le fond du problème n’est pas là.
Je pense plutôt que nous avons perdu la foi. La musique dite classique est d’abord un acte de foi. Si elle s’est d’abord accomplie dans un cadre cultuel, ce n’est pas un hasard. Les premières grandes œuvres de musique savante sont à la gloire de Dieu. Dans un sens plus primitif, elle repose sur le mythe d’Orphée. Le chantre de la Thrace croyait qu’il renverserait l’ordre du monde par son chant. Sans aller jusqu’à dire que les grands compositeurs passés aspiraient à la même chose, on peut dire qu’ils posaient l’acte de foi suivant : par la musique, je rendrai l’homme meilleur, et je dépeindrai le monde tel qu’il m’apparaît en ma citadelle intérieure. Cette représentation sera un monde parallèle. Par la musique, je veux atteindre le ciel. Aussi présomptueux que les cathédrales.
Nous avons cessé de croire en cela. Probablement parce que nous savons que même l’harmonie la plus parfaite ne changera pas le monde. Probablement parce qu’au contraire de Tartini, nous n’entendons plus les trilles du diable dans notre sommeil. L’horreur comme le monde nous apparaissent silencieux. La musique ne serait plus là que pour couvrir ce silence. Qu’elle soit donc plus forte et plus primaire.
ça me rappelle un cours d'histoire où notre (merveilleux) prof, avant Noël, nous avait fait écouter une sélection de chansons populaires du Second empire ou de la Troisième république, histoire d'incarner un peu le cours... A la fin des deux heures, des élèves étaient allés le voir pour lui demander comment ça se faisait que les gens écoutaient des trucs aussi mauvais à l'époque.
Les mêmes donc qui, à l'époque, passaient leurs samedis soirs à coups de Dance machine.
J'ai l'impression qu'il y a toujours eu une coexistence entre deux choses, une musique populaire très diffusée, la plupart du temps inaudible au-delà du strict moment de sa popularité, et une musique savante, dont la vocation et l'usage n'ont rien à voir avec la précédente. La pérennité éventuelle de la musique populaire d'un peuple ou d'une époque, les élevant au rang de "musique classique", s'expliquant à mon avis par ce qu'on appelle le goût, son intensité et sa diffusion générale dans une nation à un moment donné - ce qui définit une aire culturelle. Il y a des époques qui ont bon goût, d'autres clairement non.
En ce moment, on a une musique populaire. Certes. Elle ne survivra pas. Certes aussi. On a en outre une musique savante. Si, si. Bien cachée. Pas sûre qu'elle survive, elle non plus. On a des trucs bien qui se font. En termes de musique populaire. J'ai des noms. En termes de musique savante aussi, certainement. J'ai pas de noms, mais c'est une hypothèse plausible. Simplement ni les uns ni les autres ne sont connus. Ils n'ont pas de répercussions. Nous vivons une époque qui manque dramatiquement de goût. Question d'orientation générale des sociétés, sans doute.
Rédigé par: Julie du Luth | 27/01/2009 à 22:14