L'avantage de ne rien écrire pendant trois mois est que même si on souffre de manque d'inspiration chronique, on se retrouve malgré soi avec une montagne de choses à dire.
Ainsi la nouvelle mouture des concertos de Beethoven par Evgeny Kissin et sir Colin Davis, les Variations Goldberg de Simone Dinnerstein, les Concertos de Brahms par les frères Capuçon. On ne sait plus où donner de la tête déjà en matière musicale.
En matière politique, on se retrouve avec l'élection de Barack Obama, accompagnée de cris d'allégresse divers et variés, de politiquement correct, et de grandes phrases sur la discrimination positive.
En matière littéraire, on se retrouve avec le prix Nobel de littérature accordé à Le Clézio, aux rééditions de Kracauer, bref, on croule là aussi sous les nouveautés, les livres passionnants, les oeuvres intégrales, les commémorations.
Par où commencer donc?
Par rien de tout cela. Je viens de terminer l'Histoire de l'athéisme de Georges Minois, sémillant auteur qui a également commis une Histoire du suicide, et une Histoire de l'assassinat politique.
Je ne me suis à vrai dire jamais totalement considérée comme athée. Pour être athée, il faut avoir l'esprit de système. Je n'ai pas cet esprit de système. J'appréhende l'existence comme une perspective pointilliste. Il me suffit d'entendre un clocher pour entendre la notion d'éternité. J'ai par ailleurs une sympathie certaine pour les honnêtes cultes de temples modestes. Seul endroit où j'ai à ce jour trouvé le calme. Les sermons m'apaisent, les prières en commun m'apportent la paix. Par bonheur, ma religion n'a rien de très contraignant, si ce n'est un penchant légèrement sinistre pour l'introspection. Mais à part cela, j'ai toujours eu une façon paisible d'envisager les cultes, et une aversion pour les poitrinaires, fanatiques, moralistes et autres énervés. Je n'en parle jamais, j'ai une sympathie pour l'absolu hégélien, et mes tortures religieuses s'arrêtent à peu près là où ça commence à devenir ennuyeux.
En revanche, j'ai toujours porté beaucoup d'intérêt à l'athéisme moderne. Non pas que je sois une obsédée de la question de l'existence de Dieu. Comme je vous le dis, je crois en la bonne providence, en l'absolu hégélien, à un Dieu plus modéré que le Dieu d'Abraham, et en Jésus Christ. J'ai la religion mondaine, je suppose. Pour en revenir à l'athéisme moderne, j'ai toujours écouté avec beaucoup d'intérêt des adolescents désabusés du Christ, me parlant avec ardeur du désespoir de Nietzsche devant la mort de Dieu. Ou avec beaucoup d'ironie des gens me clamer que Dieu leur empêche d'agir comme ils l'entendent, et que cette notion est la cause de tout le mal sur terre. Et que la Bible est un fatras d'imbécillités mythologiques.
A vrai dire, je n'ai pas lu Nietzsche à seize ans. Je suis donc passée à côté d'une grande source de révolte, je suppose. Je n'ai jamais lu la Bible de façon littérale non plus. J'ai toujours été relativement sur la même longueur d'ondes que Dietrich Bonhöffer, qui considérait que ce texte est à interpréter de façon largement allégorique.
Je n'ai jamais été non plus une ayatollah de la science. Il est difficile d'imaginer après le Dr Mengele que la science nous sauvera, à moins d'être spécialement optimiste et serein sur les possibilités d'inspection de la science moderne. Aux philosophes l'interprétation du monde, aux médecins l'interprétation d'une radio, je ne suis pas pour le mélange des genres.
Si Nietzsche donc, m'a laissée relativement indifférente, même après que je me sois penchée sur son oeuvre (avec ennui, il faut l'avouer), en revanche, j'adore Schopenhauer. Comme j'aime Pascal. J'aime sa lucidité sur la nature humaine,sa vision réaliste de l'absurdité chronique de notre existence, et de notre solitude intrinsèque. Je hais l'humanisme foireux d'un Voltaire ou du Settembrini de Thomas Mann. Une seule chose me relie de cet athéisme à ma religion modérée: mon refus total de l'anthropocentrisme et de la glorification de l'humain. J'aime l'humain, mais pas au point de lui accorder ce qu'il n'a pas: la connaissance de la vérité. C'est d'ailleurs pour cela que malgré mon admiration pour Hegel, je n'ai définitivement pas l'esprit de système. Mettre l'humain au centre du monde, c'est oublier malencontreusement le début des Méditations métaphysiques de ce cher Descartes: cette vision troublante de cet honnête gentilhomme s'apercevant au coin du feu que sa pensée n'a jusque là touché que du néant.
PS: A venir dans une semaine ou deux, un vibrant hommage à ce cher Julien Gracq.
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